Les Voleurs d'empires, tome 1
Category: Livres,Bandes dessines,Fantastique
Les Voleurs d'empires, tome 1 Details
En juillet 1870, alors que la France de Napoléon III se prépare à la guerre, que les bataillons se regroupent et que les armes se chargent, une mystérieuse jeune femme fait un pacte avec la mort. La sorcellerie commence alors à se répandre sur un Paris assiégé en touchant particulièrement le pensionnat de Madame de Froidecoeur. Mêlant avec habileté fantastique et romantisme, Dufaux attise le feu d'une intrigue diabolique et permet à Jamar d'imposer un style éblouissant. Du grand art !
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Ce tome est le premier d'une srie indpendante de toute autre, termine en 7 tomes. Elle a bnfici d'une rdition en intgrale :Voleurs d'empires. Ce tome est initialement paru en 1993, avec un scnario de Jean Dufaux, des dessins et des couleurs raliss par Martin Jamar. Ces 2 auteurs ont galement collabor sur une autre srie en 6 tomes :Double Masque.L'histoire s'ouvre avec un cavalier squelette en habit de militaire qui avance sur une route de campagne qui va de Versailles Moussy-en-Josas. Les paysans qui le croisent ne le voient, mais peroivent son aura. Il rejoint une femme rousse au pied d'un arbre, laquelle il promet 5 ans pendant lesquels personne ne pourra venir bout de son obstination. Trois jours plus tard, le 18 juillet 1970, Madame Froidecoeur accueille un nouvel lve dans son pensionnat : Nicolas d'Assas, accompagn par sa tante Madame Paillavat. Elle vrifie que la somme verse est satisfaisante. Le jeune homme ressort pour faire ses adieux sa tante. Une fois la voiture cheval partie, il essuie les quolibets et les moqueries des pensionnaires, celles de Madeleine d'Espard en tte qui se moque galement de sa faon de se vtir. Il ramasse le mouchoir d'Anas, une autre pensionnaire.Madame Froidecoeur tient une runion dans son bureau avec trois professeurs : monsieur Klopz (professeur d'allemand), monsieur Beauchamp (professeur de franais) et monsieur Jaumard. Ils voquent la situation politique du pays, et la guerre imminente contre la Prusse. La runion prend fin quand une servante arrive avec le plateau du repas de la pensionnaire de la chambre 27. Madame Froidecoeur se charge elle-mme de le porter l'tage, en empruntant une porte drobe (un panneau pivotant de la bibliothque de son bureau). Elle monte par un escalier raide, envahie par les toiles d'araigne et la poussire. elle constate que la chambre 27 est infeste de rats.La couverture, la premire squence et la quatrime de couverture ne laisse pas planer de doute : ce rcit s'inscrit dans la ralit historique de l'poque, la fin rgne de Napolon III. plusieurs reprises, des personnages commentent sur les vnements et les nouvelles du jour : les dputs votant les crdits ncessaires la guerre, Otto von Bismarck prparant l'Allemagne la guerre, la dbcle des franais, le sige de Metz (du 20/08 au 28/10/1870), la bataille de Sedan (01/09/1870), la captivit de l'empereur au chteau de Wilhelmshle, prs de Kassel, etc. Jean Dufaux ne fait pas semblant en se contentant de citer quelques dates ; il fait en sorte d'inscrire son intrigue dans l'Histoire contemporaine du rcit. Le lecteur est convaincu par les faits voqus, mme s'il se demande quelle sera l'ampleur de l'incidence du contexte historique sur le droulement de l'intrigue. Il y en a quelques consquences dans ce premier tome, comme l'agressivit des lves du pensionnat vis--vis du professeur Klopz, et de l'incertitude de la directrice Froidecoeur quant maintenir son tablissement ouvert ou renvoyer les lves chez eux.Cette dimension de reconstitution historique est rendue encore plus prgnante par l'approche visuelle de Martin Jamar. Lors d'une interview en dbut de parution de la srie, Jean Dufaux expliquait qu'il avait le beau rle pour raconter l'histoire, car il lui suffit de dire ce que font les personnages, charge l'artiste de le reprsenter. Or dans le cas de ce rcit, l'enjeu est d'aboutir une reconstitution historique fidle et crdible, ce qui induit un travail de recherche considrable pour le dessinateur. L'exemple que prenait le scnariste tait celui d'un personnage ouvrant un tiroir de commode, Jamar devant retrouver des modles de meubles Second Empire, jusqu' la forme exacte de la poigne. Effectivement cet artiste ralise des dessins de type descriptif, raliste et dtaill. Ds la premire page, le lecteur laisse son regard courir sur les vtements des paysans et sur le lourd manteau du cavalier et de son bicorne. Tout au long du tome, il prend plaisir dtailler chaque vtement : les gilets, les redingotes, les robes, les souliers, les cols de chemises, la coupe des pantalons, les cravates, les cols de robe, l'uniforme des soldats, les coiffes et chapeaux des dames, etc. Il peut galement prendre le temps d'observer les cames, les mdailles et les bagues.De la mme manire, le lecteur se projette avec facilit dans chaque lieu, tous reprsents avec minutie. Le cavalier progresse sur un chemin de terre boueux, en lisire d'un champ cultiv et d'une fort. Dans la deuxime case, le mur d'enceinte est reprsent en faisant apparatre les pierres et le ciment qui le composent, avec une grille en fer forg qui en ferme l'ouverture. Quelques pages plus loin, le lecteur a droit une vue d'ensemble de la faade et l'architecture extrieure du pensionnat, dans un dessin mticuleux et soign. Il est visible que l'artiste a effectu avec le mme soin que pour tout le reste, le travail de recherche ncessaire pour reprsenter le modle de voiture cheval. Martin Jamar reprsente avec la mme implication la cour intrieure du pensionnat, ainsi que son jardin, le lecteur pouvant observer le travail du paysagiste, du jardinier et identifier les essences prsentes. Les amnagements intrieurs ont bnfici du mme degr de minutie et de souci de l'authenticit. Le lecteur laisse son regard errer sur les meubles et les accessoires du bureau de madame Froidecoeur, sur le sol en marbre, le papier peint et les cadres des parties communes, sur le bois brut de l'escalier qui mne la chambre 27, les toiles d'araigne et les marques d'usure de cette partie drobe de l'tablissement.La force de la narration visuelle des pages de Martin Jamar rside dans le fait qu'elles ne donnent pas l'impression d'tre surcharges. Il y a bel et bien tous les dtails relevs plus haut, pour autant l'histoire peut se lire rapidement. En fonction de sa sensibilit, le lecteur peut choisir de s'arrter sur chaque case pour en observer chaque dtail, ou il peut prfrer en rester l'impression gnrale et conserver un rythme de lecture rapide. Dans les 2 cas, il prouve la sensation (pleinement justifie) de plonger dans des environnements tangibles et concrets. Il peut se projeter dans les spcificits de chaque lieu. Les personnages prsentent tous une apparence spcifique, la fois par leur morphologie et par leurs traits du visage. La synergie entre le scnariste et le dessinateur saute aux yeux chaque page, comme s'ils ne faisaient qu'un, ou s'ils avaient travaill en troite collaboration. La narration visuelle se met en phase avec celle du rcit, pour des cases dcrivant chacune une situation complexe et fournie. Cette osmose apparat galement dans plusieurs pages muettes (dpourvues de tout texte), racontant la scne avec clart et prcision, transcrivant une ambiance et un environnement avec conviction. Il en va ainsi de madame Froidecoeur ouvrant la porte drobe de son bureau pour monter la chambre 2 (page 10), ou de Madeleine regardant les cierges en page 30. plusieurs reprises, le lecteur s'arrte pour prendre un peu de temps sur une case, plus inattendue que les autres, rendant compte de l'tranget de la situation, de ce en quoi elle sort de l'ordinaire. La progression du cavalier tte de mort frappe par son caractre mesur et inexorable. L'avidit et la cupidit de madame Froidecoeur s'exhalent de la case dans laquelle elle compte les billets contenus dans une enveloppe. La rapacit mthodique des rats en train de manger un plat dans une assiette frappe le lecteur de plein fouet. La malice manipulatrice de Madeleine d'Espard tablit son caractre gocentrique, simplement en la regardant prendre plaisir mettre Beauchamp mal l'aise. Une simple case dans laquelle Madeleine d'Espard pose un cierge sur un bougeoir suffit provoquer un sentiment de voyeurisme dplaisant. Le lecteur se prend dtailler la case de la largeur de la page consacre aux deux femmes en train de prparer la nourriture dans la cuisine du pensionnat, pour la minutie des dtails.En se plongeant dans ce premier volume, le lecteur ne sait pas trop quoi s'attendre. La couverture lui indique qu'il s'agit d'une bande dessine historique et les premires squences en fixent prcisment la priode : la fin du second empire partir de la guerre de 1870. Nanmoins il s'agit d'une toile de fond avec une incidence limite sur le droulement du rcit. La premire squence (celle avec le cavalier tte de mort) inscrit galement ce rcit dans un second registre : celui du surnaturel. Il s'agit vraisemblablement de la Mort elle-mme qui accorde une faveur cette femme rousse qui n'est pas nomme, sans que la raison de cette faveur ne soit explicite, juste sa nature. Par la suite, seule l'vocation de la pensionnaire de la chambre 27 renvoie cet lment surnaturel, ainsi que dans une moindre mesure le comportement des rats. Cet lment surnaturel induit galement quelques moments d'horreur en nombre rduit, mais qui pourraient galement dcouler de l'action d'tres humains banals. Le cur du rcit ne rside donc pas dans le surnaturel ou l'horreur.En regardant cette histoire sous l'aspect des conventions de genre, il est galement possible de la qualifier de rcit de pensionnat mettant en scne la comdie humaine. La majeure partie du rcit se droule dans l'enceinte du pensionnat, et tourne autour des personnages que sont la directrice, les professeurs et 3 lves. Il y est question des cours, de l'arrive d'un nouveau, de la faon dont les jeunes femmes jaugent ce nouvelle arrivant, de relations charnelles entre une lve et un professeur, des revenus et du budget du pensionnant, des petits arrangements consentis par la directrice pour assurer la prosprit de son tablissement. Jean Dufaux crit galement une comdie dramatique dans laquelle une belle jeune femme (Madeleine d'Espard) teste le pouvoir de son charme sur diffrents amants. Le lecteur observe un beau professeur en proie ses dsirs, un jeune homme plus rflchi capable de prendre conscience de ses pulsions pour essayer de les grer. Il se rend galement compte que le scnariste a tabli une distribution de personnages assez varie, allant de jeunes adultes des individus d'ge mr, qu'il s'agisse de la directrice, du professeur Klopz, ou du professeur Jaumard. Il se retrouve dans une position de sociologue observant ce microcosme interagir, se faire du mal, essayer de faire tourner la boutique. Jamar comme Dufaux savent insuffler une personnalit propre chaque protagoniste, faire ressentir leurs motions ou leur tat d'esprit, chez le lecteur. Il ne s'agit donc pas d'un rcit froid ou d'une narration clinique. Il y a quelques lments comiques, comme les remarques sur les gteaux de madame Froidecoeur.Arriv au terme de ce premier tome, le lecteur se rend compte qu'il tait bien immerg dans sa lecture, et en mme temps qu'elle lui laisse une impression d'incompltude. Les dessins de Martin Jamar sont acadmiques et prcis, sans tre empess et dvitaliss. La narration de Jean Dufaux est minutieuse et parfaitement soupese, pour ne pas surcharger les cases de texte, tout en apportant des informations brves au bon moment. Mais le lecteur a bien du mal identifier un axe narratif principal. Il discerne les personnages de premier plan : madame Froidecoeur, la mystrieuse femme rousse, Nicolas d'Assas, Madeleine d'Espard, Anas. Par contre il ne peut savoir si les professeurs (Jaumard, Klopz, Beauchamp) auront une importance dans la suite, de mme pour Julien, ou madame Pavaillat. En cela, il prend ce premier tome comme une introduction copieuse d'un rcit de grande ampleur, ou le premier chapitre d'un roman. D'ailleurs Jean Dufaux tablit une rfrence entre un des personnages (Madeleine d'Espard) et ceux de laComdie humained'Honor de Balzac, puisqu'elle est lie aux familles des Espard et des Negrpelisse. Cette rfrence semble constituer une indication quant la nature du rcit et l'ambition de l'auteur.De fait, ce premier tome s'inscrit bien dans un registre la croise du roman historique et de l'tude murs. Au travers du comportement des personnages, le lecteur peut tablir la distinction entre ceux qui doivent travailler pour vivre et ceux qui bnficient de l'argent de leurs parents (les pensionnaires). Il peut aussi classer les personnages selon le critre de leur occupation : ceux qui sont installs dans la vie et qui font perdurer un systme tabli qui leur est bnficiaire (les professeurs), et ceux qui ont encore tout construire (les lves). Il ressent pleinement le risque engendr par la guerre, de remise en cause de l'ordre tabli, de bouleversements des positions sociales, l'issue des conflits tant totalement arbitraire pour chaque individu de la pension qui ne peut en rien peser dessus. Il peut aussi observer comment les puissants ( commencer par madame Froidecoeur son chelle) abuse de leur pouvoir pour maintenir le statu quo (l'enterrement clandestin d'un des professeurs).Ce premier tome est prendre comme le premier chapitre d'un roman de grande ampleur, brassant des faits historiques, avec un lment surnaturel, dans une intrigue mlant vengeance et troubles politiques. La reconstitution historique est patante grce l'investissement minutieux et gracieux de Martin Jamar. L'histoire se met en place de manire trs intrigante avec une richesse implicite qui rcompense largement l'investissement de la lecture. Au travers des mouvements de l'histoire, le lecteur peut pressentir qu'effectivement des empires vont changer de main, dans des conditions qui relvent peut-tre du vol.
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